C’est un jeudi de mars, il a neigé la veille, une bonne couche de poudreuse, les sommets de Belledonne s’illuminent au soleil, il va faire un temps superbe… Skis dans la voiture, direction la station ou la montagne la plus proche pour une matinée (ou une journée !) de pur plaisir. C’est un grand classique à Grenoble (quelque chose me dit que ce genre d’opportunités a compté dans le choix de plus d’un de venir étudier ou travailler par ici…), à condition bien sûr de pouvoir combiner cela avec son travail. Certains y arrivent plus facilement que d’autres… en partie grâce à la bienveillance de leur entreprise.

« Let my people go surfing »

C’est une des devises de l’entreprise de vêtements outdoor Patagonia et le titre original du passionnant livre de son fondateur Yvon Chouinard publié en 2005[1] : « Notre politique a toujours permis à nos salariés de gérer leur temps comme ils l’entendaient, à partir du moment où le travail est réalisé sans conséquences négatives pour les autres. Un vrai surfeur ne décide pas d’aller surfer mardi prochain à 14h. Il va surfer quand les vagues, la marée et le vent sont au rendez-vous. […] C’est pourquoi nous avons mis en place la politique « Libre de surfer ». Les employés en profitent pour ne pas louper une bonne houle, faire du bloc un après-midi, prendre des cours ou aller chercher les enfants à la sortie de l’école. Cette liberté nous permet de conserver des salariés de valeur qui aiment trop leur liberté et les sports qu’ils pratiquent pour accepter les contraintes d’un environnement de travail rigide ».

Esprit d’indépendance et esprit d’équipe

Bien sûr, cette pratique prend un sens particulier dans une boite californienne dont la vocation est le sport et l’outdoor. Même si ce n’est pas un principe absolu et si nous devons tenir compte de certaines contraintes, nous essayons aussi chez Alma de permettre aux Almatiens de concilier au mieux travail et vie privée, de gérer leurs absences pour être ainsi plus impliqués. Au jour le jour pour skier, s’investir dans une association ou faire ce qu’ils veulent, mais aussi pour de plus longues périodes : traverser la France et l’Italie à pied pendant 3 mois, faire une parenthèse pour construire sa maison, prendre un congé sabbatique d’un semestre pour rejoindre son conjoint à l’étranger… L’équipe s’organise pour gérer ces absences (c’est aussi cela la solidarité) et on sait que ceux-là reviennent gonflés à bloc. « Nous apprécions les salariés qui ont une vie riche et bien remplie », résume quant à lui Chouinard.

La conséquence directe de cette affirmation, c’est une attention particulière aux personnes à l’embauche. Patagonia privilégie des profils anticonformistes et des caractères bien trempés, néanmoins le souci d’harmoniser ces individualités y est permanent : « Tout ce que nous réussissons de mieux a été effectué dans un esprit de collaboration et dans notre culture, la récompense est générale, nous tolérons difficilement celui qui cherche à tirer la couverture à lui. » Même constat chez Alma, où on retrouve cette aspiration à concilier plaisir au travail et « faire ensemble ». C’est d’ailleurs une des valeurs que l’on affiche : « Le plaisir de travailler ensemble : Alma doit être un lieu d’épanouissement et de dépassement individuel dans le cadre de projets collectifs ».

« Pourquoi devrions-nous diriger une entreprise où il est difficile de travailler ? »

A travers le livre d’Yvon Chouinard, Patagonia nous enseigne bien d’autres pratiques vertueuses en matière de ressources humaines, de management, de conception des produits, de production et bien sûr d’implication militante dans la société. Il faudrait un blog dédié pour tout aborder, je n’en survolerai ici que quelques-unes.

Tenez par exemple, Patagonia fut une entreprise pionnière aux Etats-Unis en mettant en place une garderie en 1984. Non seulement celle-ci a changé la vie de nombreux parents et de leurs enfants mais elle a fait école dans tout le pays. Et tout le monde y trouve son compte : « notre halte-garderie nous aide à retenir nos mères compétentes. » Corollaire de ce service, Patagonia accorde au moins 60 jours de congés maternité/paternité à ses jeunes parents salariés… afin d’éviter qu’ils mettent trop rapidement leur bébé à la crèche pour retourner travailler ! Alors certes, Patagonia a des prédispositions pour choyer la qualité de vie au travail, mais n’est-il pas dans l’intérêt de toute entreprise de s’en préoccuper ?

Un management fondé sur la confiance

Là encore, on se sent un peu chez Alma quand Yvon Chouinard expose la philosophie du management chez Patagonia. Sur la participation aux décisions (« une démocratie fonctionne mieux quand les choix se font par consensus, quand tout le monde […] pense que la décision prise est la bonne ») et ses corollaires, la transparence et la communication : « la politique du « livre ouvert » permettra aux salariés d’avoir accès aux informations concernant les décisions. […] A tous les niveaux de l’entreprise, nous encourageons la communication franche, une atmosphère de collaboration et un maximum de simplicité, tout en recherchant dynamisme et innovation. » Même si Chouinard a théorisé le « management by absence » (MBA !), c’est une preuve de confiance et « les meilleurs managers ne sont jamais à leur bureau, pourtant leurs subordonnés peuvent facilement les trouver et les aborder ». On retrouve aussi chez Patagonia une idée proche de celle qui a initié nos scopettes : « Une démocratie semble mieux fonctionner au sein de petites communautés, où les gens entretiennent le sens des responsabilités ».

« Faire du profit n’est pas l’objectif premier »

Comme chez Alma, privilégier la pérennité de l’entreprise et les personnes qui y travaillent est une idée centrale chez Patagonia : « Nous nous efforçons de garder un juste milieu entre les fonds dépensés pour nos activités environnementales et notre volonté de continuer d’exister encore dans cent ans. » Rester maître de son destin est primordial : « Patagonia est une société à capital privé et nous n’avons aucune intention de la vendre, de proposer des actions à des investisseurs extérieurs ou d’avoir recours à des capitaux d’emprunt »[2]. Naturellement, l’éthique de Patagonia lui interdit tout tripatouillage comptable ou fiscal.

« Utiliser notre entreprise pour trouver et inspirer des solutions à la crise environnementale »

On ne peut terminer ce survol sans évoquer ce qui est peut-être la base du projet de Chouinard et qui a le plus contribué à la notoriété de Patagonia : une implication sans réserve dans la préservation de l’environnement à travers ses propres pratiques et l’engagement citoyen. « Toutes les décisions de l’entreprise seront prises dans le contexte de la crise environnementale. Nous devons faire des efforts pour éviter de causer des dommages. Nos activités dans ce domaine seront constamment réévaluées et re-paramétrées pour rechercher une amélioration ».

On peut sourire, penser que c’est facile pour une entreprise riche, bon pour l’image et le business, mais à la lecture du livre on comprend que la démarche de Patagonia est extrêmement pensée, structurée et engageante. « Réfléchir avant d’agir, balayer devant notre porte, réparer, nous engager pour une réelle démocratie participative, influencer les autres entreprises », ainsi se résume son ambitieuse philosophie environnementale. Réduction drastique de l’impact environnemental dans la production, création du Club d’entreprises « 1% pour la planète » en 2001, engagement citoyen et politique revendiqué et encouragé (« les employés à tous les niveaux sont invités individuellement ou en groupe à s’impliquer dans des actions en faveur de l’environnement »)… tout s’y ramène. Sans aucun doute, Patagonia est LE modèle en matière de ce que l’on appelle ici la Responsabilité Sociale des Entreprises !

En guise de conclusion je dirais simplement : lisez « Homme d’affaires malgré moi » ! Ni utopiste béat ni donneur de leçons, Yvon Chouinard est un personnage hors du commun et Patagonia une entreprise atypique. C’est précisément ce qui rend ce livre passionnant ; une mine pour s’interroger sur le sens de l’entreprise… et sur la sienne.

 

[1] « Homme d’affaires malgré moi » en français, publié en 2006 aux éditions Vuibert.
[2]  Petit coup de pub pour les Scop : le statut coopératif – qui n’est pas celui de Patagonia – a le gros avantage de permettre d’écrire ce genre de principes dans le marbre grâce à l’actionnariat salarié et aux réserves impartageables.