Depuis deux mois nous vivons une crise sanitaire sans précédent, avec des conséquences lourdes sur l’économie et le fonctionnement même de nos sociétés et de nos démocraties. Prise de recul avec Laurence Ruffin, PDG d’Alma, qui explique comment Alma fait face à la situation, pourquoi les structures coopératives sont plus résilientes et quelle est sa vision de ce qui devrait être l’« économie d’après » : humaniste, citoyenne et écologique.

Laurence, comment Alma s’est adaptée à la situation imposée par le confinement ?

Le jour de l’annonce du confinement, nous avons tenu une réunion commune avec le Conseil d’Administration et le Comité Social et Economique (CSE), puis avec tous les Almatiens pour informer de la situation et des mesures sanitaires à prendre. Dès le lendemain, nous mettions en place le télétravail pour tous et la fermeture des locaux au public.

Compte tenu de nos activités informatiques, nous étions déjà bien outillés pour travailler à distance. Nous avons tout de même mis en place des outils complémentaires pour généraliser le télétravail et faciliter les échanges. En nous appuyant sur une de nos expertises que sont les solutions collaboratives, nous avons notamment déployé un réseau social interne sur Teams avec différents canaux thématiques et des groupes projet. Un groupe de travail a organisé des animations transverses avec des animateurs internes et externes pour partager des compétences ou des expériences. Des moments d’échanges informels ont aussi été initiés dans les équipes pour se détendre et maintenir le contact. En parallèle, nous avons travaillé sur la meilleure manière d’utiliser son temps libre au sein de chaque équipe : relance de projets structurants ou stratégiques, formation, amélioration de certains processus, etc.

Enfin nous avons imaginé, à notre échelle, quelques contributions solidaires d’Alma autour de nous : facilités de trésorerie pour notre réseau et nos fournisseurs, participation à l’initiative Un Ordi pour Bibi pour équiper les étudiants de l’UGA qui en étaient dépourvus d’un ordinateur portable, mise à disposition de la puissance de calcul de nos ordinateurs pour des projets de recherche autour du Covid-19, fourniture de licences logicielles temporaires gratuites à nos clients hospitaliers, en particulier pour faciliter la chimiothérapie délocalisée, étude d’un projet de suivi des patients symptomatiques, etc.

Quelles ont été les lignes de conduite dans la communication interne pour gérer au mieux cette période ?

D’abord, un principe cardinal chez Alma, la transparence et le partage d’informations. Cela n’a pas été forcément simple à mettre en place avec tout le monde à distance, nous avons dû un peu tâtonner. Après avoir organisé 3 audioconférences à 100 personnes, peu propices aux échanges, nous avons opté pour un envoi hebdomadaire d’informations plus structurées (évolutions législatives, situation économique, mesures pratiques, etc.), complété par des discussions en petits groupes.

Ensuite beaucoup de concertation et de co-construction, portées en particulier par le Comité de Direction et le CSE pour élaborer les mesures (une réunion par semaine), avec des relais permanents dans les équipes.

Enfin, nous avons cherché à aborder la situation avec humilité et bienveillance. Nous ne prétendons pas avoir les solutions parfaites pour gérer la crise ou tout coordonner, mais en nous concertant, en prenant en compte les avis et la situation des personnes, nous cherchons ensemble celles qui correspondent le mieux à nos principes et à la réalité économique d’Alma.

Quel impact la crise du Covid-19 aura-t-elle sur l’activité d’Alma et les projets d’avenir ?

Le début de notre exercice (depuis octobre 2019) a été très bon, et mars était encore un mois correct. En revanche, nous constatons un fort ralentissement sur le mois d’avril, ce qui est complétement inédit pour Alma en 40 années d’existence ! Heureusement, Alma s’est au fil du temps développée dans plusieurs activités d’édition de logiciels et de services numériques, et nous sommes par ailleurs présents dans une dizaine de pays. Cette multiplicité permet une plus grande résilience.

Nous nous sommes recentrés dans cette période sur les activités qui pouvaient être maintenues (R&D, veille, projets structurants, etc.) et bien entendu sur le maintien de la relation avec nos clients, à travers par exemple la mise en place de formations à distance ou de webinaires.

En ce qui concerne nos investissements, nous avons mis entre parenthèses certains projets comme la construction d’un troisième bâtiment ou le rapprochement avec une autre société. Mais ce n’est que temporaire, nous ajusterons nos décisions quand nous y verrons plus clair. Nos fonds propres sont solides grâce à une mise en réserves régulière de notre résultat et il en est de même de notre trésorerie. Nous n’avons pas d’inquiétude à court terme sur notre capacité à résister à cette crise.

Quelques jours avant le confinement, nous avions lors de notre assemblée générale partagé un projet ambitieux pour l’« Alma de demain ». Nous devrons nécessairement prendre en compte cette crise pour réfléchir à des ajustements de notre stratégie. Cette période pourrait par exemple changer notre rapport au télétravail (même si un grand nombre de personnes languissent de revenir dans les locaux !) et peut-être la taille de notre futur bâtiment…

Et sur le plan de nos activités, notre présence à la fois dans la santé et le collaboratif pourrait nous ouvrir des perspectives porteuses de sens capables de combiner bien commun et potentiel économique, avec en toile de fond des enjeux particulièrement d’actualité comme la refonte du système de santé ou la citoyenneté dans l’entreprise. Ce pourrait être aussi à travers le lancement d’une nouvelle activité à terme.

De quels atouts la Scop dispose-t-elle pour faire face ?

Cette crise n’est facile à piloter pour aucune entreprise, tant sur le plan économique que sur le plan humain : une chute de l’activité brutale et généralisée, des évolutions législatives incessantes et parfois floues, une attention de tous les instants à la question sanitaire, un pilotage à distance des équipes, beaucoup d’incertitude… Mais dans une période aussi anxiogène, une société qui se fonde sur la transparence, le partage de décisions, la prise en main de son destin par tous les coéquipiers, cela apaise et facilite l’action.

Cette crise met aussi au grand jour le besoin de liens et de solidarité. C’est un moment où l’on cherche d’avantage la cohésion, l’attention à l’autre, la bienveillance… On a envie de vivre différemment, ensemble. La coopération correspond justement à ces aspirations.

Les Scop résistent statistiquement mieux aux crises grâce à un de leurs principes fondamentaux : une part des résultats est mise en réserves chaque année, en moyenne 40 % chez Alma. Ainsi, les Scop peuvent disposer de fonds propres plus importants que les autres entreprises de taille équivalente, et donc de trésorerie.

Enfin, la crise sanitaire que l’on traverse révèle la limite des délocalisations de production pour réduire les coûts, la fragilité de notre dépendance à des chaînes d’approvisionnement internationales à flux tendus, et notre vulnérabilité sur des produits stratégiques comme les masques ou les médicaments. Cela rend criantes l’importance de la production locale et la nécessité d’une industrie française forte et compétitive. Or la Scop, qui n’est pas délocalisable et qui est ancrée sur son territoire, porte en elle une vision de l’économie basée sur la production en France, valorisant les emplois et les circuits-courts.

Cette crise peut-elle amener à considérer différemment l’économie ? Quel doit être le « monde d’après » ?

Nous traversons une crise sanitaire terrible, doublée d’une crise économique sans précédent. Mais nous en vivons une autre plus insidieuse, qui se révélera probablement encore plus dramatique d’ici quelques années : la crise environnementale.

Nous avons la preuve que l’État, les citoyens et les entreprises sont capables d’une mobilisation collective, de prendre des mesures rapides et fortes, de recréer des écosystèmes industriels nés d’une volonté de solidarité et de coopération locale. Le gouvernement veut « interroger le modèle qui dévoile ses failles au grand jour ». Certes, une relance est nécessaire pour éviter l’effondrement économique et la perte massive d’emplois. Mais alors que des milliards sont injectés dans l’économie, profitons-en pour donner des lignes directrices fortes pour que l’économie de demain soit environnementale et sociale, au service des personnes et plus juste. Mettons les salariés au cœur de l’entreprise, développons des entreprises d’intérêt général qui associent les salariés, les usagers, les forces vives d’un territoire. Investissons dans des politiques industrielles ambitieuses et « vertes », dans une agriculture écologique et la recherche massive dans des secteurs d’avenir respectueux du climat, en reconsidérant notre approche de la répartition de la richesse, de notre consommation et notre rapport à la nature…

De nombreux citoyens rêvent d’un autre monde. Nous avons une occasion unique de faire un virage vers une économie humaniste, écologique et démocratique, saisissons-là !